Interview de Raoul

Qu'évoque pour toi le travail ?

Le rôle à tenir, le rang, le matricule. Mais aussi la souffrance, la contrainte, l'habitude (on peut pas faire autrement...). Il use la vie, la limite à ses horaires, ses cadences, ses factures. C'est le plus puissant outil de contrôle et de normalisation du système. Il faudrait le fuir comme la peste et pourtant pour beaucoup il représente une revendication progressiste.

Pourquoi le travail te fait-il chier ?

Parce qu'il pose des limites aux possibilités d'épanouissement et de plaisir individuel et collectif. Il nous limite à une existence de survie et à ses récompenses consommables. Se réapproprier son temps de vie et de plaisir, en refusant de se laisser enrôler dans le système salarial, c'est  se créer une vie qui laisse la porte ouverte à toutes les envies non contraintes, c'est reconstruire son existence à travers ses propres référents et non plus ceux du travail et du pouvoir, c'est imaginer une vie où tout redevient possible.

Comment fais-tu alors pour bouffer ?

Quand on décide de ne se référer plus qu'à soi et ses envies, on devient un tacticien du quotidien, il faut ruser avec le système, lui soutirer le strict nécessaire sans se laisser engluer dans ses rouages. On pratique la combine, la démerde, le tâtonnement créatif. Et puis il y a les réseaux (récup au marché, bouffe pop, squat, etc..). C'est sûr que plus on connaît de tacticienNEs du quotidien plus c'est facile, ça devient une sorte de jeu collectif.

Mais toute l'énergie dépensée pour développer ces « tactiques », n'est-ce pas aussi une sorte de travail ?

Il s'agit, en effet, « d'activités » mais qui ne me sont imposées par personne, et dont je choisis la qualité et la quantité. Je choisis des choses qui correspondent à mes désirs et des choses qui s'inscrivent dans une certaine optique de vie (rapports sociaux solidaires, respect de la nature, refus d'entrer dans des rapports hiérarchiques et d'autorité). Bien qu'il y ait toujours des compromis à faire.

Ne crois-tu pas qu'il soit possible de s'épanouir dans son travail ?

D'abord, les personnes que leur travail passionne sont statistiquement beaucoup moins nombreuses que celles pour qui celui-ci ne signifie qu'un  « mal nécessaire » qui assure la survie. Même si, au bout du compte, l'individu peut finir par s'identifier pleinement à sa tâche. Mais non parce qu'elle l'épanouit, mais parce qu'elle le définit dans son identité la plus intime (je suis ouvrier, cadre, artiste). On nous apprend à vivre dans des cases, et le travail c'est LA case par excellence... alors on est fier de sa case. Mais même en admettant que le travail exercé représente une réelle passion, ce qui est très rare, il garde un caractère « exclusif et limitatif » (une activité et pas de temps pour les autres). Ceci représente un appauvrissement extrême par rapport aux autres désirs et envies. Développer différentes activités permet de s'ouvrir à divers types de réalités, de toucher à plusieurs domaines, c'est un pas supplémentaire en faveur de sa propre autonomie. Le travail, au contraire, réduit la vie de l'individu à un seul domaine, l'enferme dans un temps et un rythme social qui l'use, l'émiette et la recrache en  promotion, ambition, week-end et gadgets.

Le repli sur la débrouille individuelle n'est-il pas une résignation quant à la possibilité de changer radicalement le monde. Ne faut-il pas passer des diverses tactiques à une stratégie offensive plus globale ?

Tout ceux qui jusqu'ici m'ont parlé de stratégie globale en ne prenant pas comme point de départ l'émancipation et l'autonomie individuelles, je les ai fuis comme la peste. Militer ? Pour une cause ? Les idées dont je parle ne font pas partie d'un programme, ce n'est pas une marche à suivre, je ne pense pas qu'on puisse convaincre quiconque de vivre librement, même grâce à un discours universitaire très rationnel. Bien sûr on peut créer des situations (émeute, grèves sauvages, lieux autonomes, microsociétés) où l'effervescence collective fait resurgir ce qu'il y a de « vivant » chez l'individu, mais la démarche est avant tout une conscientisation individuelle dont nul ne connaît le processus. Qui y a-t-il de plus subversif qu'une fédération de tacticienNEs du quotidien qui n'ont que leurs chaînes à perdre et qui sont bien décidéEs à ne rien concéder de leur liberté et de leur autonomie.

Est-ce que tu travailles de façon salariée ?

Comme je te l'ai dit avant, on est obligé de faire des compromis, et certains ou certaines plus que d'autres (je pense notamment au type de formation). Donc oui, je me retrouve à exercer des activités salariales, mais j'essaie de faire en sorte que celles-ci occupent une place marginale dans ma vie. De plus j'essaie de choisir des activités dans lesquelles je me reconnaisse un temps soit peu. Mais je ne pourrais jamais soutenir un mouvement ou une association qui revendique « du travail pour tous ». On produit n'importe quoi en quantité astronomique et on ne le partage même pas de façon équitable. Alors qu'on me foute la paix avec le travail.

Touches-tu des indemnités chômage, RMR, ou autres ?

Non, personnellement j'ai toujours trouvé que se trouver dans des fichiers administratifs représentait une contrainte supplémentaire, plus qu'une aide. Etre au chômage suppose qu'on est en attente pour retrouver du travail, c'est trop rassurant pour le système.  Je préfère essayer d'autres possibilités en me tenant à l'écart des institutions dans la  mesure du possible.



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